Le règlement européen sur l'intelligence artificielle

Le cadre juridique européen de référence est le règlement (UE) 2024/1689 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024, dit « règlement sur l'intelligence artificielle ». Son texte authentique est publié sur EUR-Lex (référence CELEX 32024R1689).

Ce règlement fixe un cadre gradué : certaines pratiques sont interdites, d'autres sont autorisées sous conditions, et les systèmes considérés comme à haut risque sont soumis à des exigences renforcées (gouvernance, documentation, traçabilité, gestion des risques, supervision humaine et transparence). Les obligations ne s'appliquent pas toutes au même moment, car le texte prévoit une entrée en application progressive selon la nature des dispositions et le type d'acteur concerné (fournisseur, déployeur, importateur, distributeur).

En pratique, il est donc indispensable de vérifier, pour chaque obligation envisagée, sa date d'applicabilité exacte dans la version consolidée du règlement et ses dispositions finales, afin d'éviter les erreurs d'interprétation ou les annonces de conformité prématurées. Cette prudence méthodologique vaut pour toute organisation qui intègre l'intelligence artificielle dans ses process d'achat ou de réponse aux marchés publics.

Intelligence artificielle et principes de la commande publique

Pour la commande publique, l'usage d'outils d'IA (analyse d'offres, aide à la rédaction, scoring, traduction, etc.) soulève des questions de transparence, de traçabilité, de protection des données et de respect des principes de la commande publique (égalité de traitement, concurrence loyale, obligation de motivation des décisions). Ces principes sont posés au niveau français dans le Code de la commande publique, dont le texte consolidé est disponible sur Légifrance.

L'intelligence artificielle peut accélérer certaines tâches à faible valeur ajoutée, mais elle ne dispense jamais l'acheteur de sa responsabilité décisionnelle. Une notation assistée, une synthèse automatique de mémoires techniques ou une détection d'anomalies doivent rester supervisées. À défaut, le risque est double : une décision difficile à motiver, et une contestation fondée sur l'opacité du traitement ou sur un biais algorithmique.

Du côté des entreprises, l'intelligence artificielle peut aider à structurer un mémoire technique, à contrôler la cohérence d'un dossier ou à accélérer une veille. Elle ne remplace toutefois ni l'analyse du DCE, ni la stratégie d'offre, ni la validation humaine des engagements contractuels. Une réponse générée sans relecture expose à des approximations factuelles, des incohérences tarifaires ou des engagements irréalistes.

Quand l'intelligence artificielle devient un enjeu à haut risque

Le règlement européen distingue plusieurs niveaux de risque. Certaines pratiques d'intelligence artificielle sont interdites. D'autres, jugées à haut risque, entraînent des obligations renforcées de documentation, de gestion des risques, de qualité des données, de traçabilité et de supervision humaine. Entre ces pôles, des systèmes moins sensibles restent soumis à des exigences de transparence ou de bonnes pratiques.

Dans la commande publique, la qualification du risque dépend de l'usage réel de l'outil. Une IA utilisée uniquement pour reformuler un paragraphe n'a pas le même impact qu'un système contribuant à classer des offres, à écarter des candidatures ou à orienter une décision d'attribution. Plus l'intelligence artificielle influence le jugement de l'acheteur, plus les exigences de gouvernance doivent monter.

Les acteurs concernés ne se limitent pas aux éditeurs de logiciels. Fournisseurs, déployeurs, importateurs et distributeurs peuvent être visés selon leur rôle. Un acheteur public qui déploie un outil d'intelligence artificielle dans son processus d'analyse des offres doit donc clarifier son positionnement juridique, ses responsabilités internes et la chaîne de sous-traitance numérique associée.

Cette clarification est d'autant plus nécessaire que l'entrée en application est progressive. Annoncer une conformité globale sans vérifier la date d'applicabilité de chaque obligation crée un faux sentiment de sécurité. La bonne pratique consiste à tenir un registre des usages d'IA, à croiser chaque usage avec le règlement, puis à planifier les mesures de mise en conformité dans le temps.

Points de vigilance pour les acheteurs publics

Premier point de vigilance : la motivation des décisions. Même assistée par l'intelligence artificielle, la décision d'achat doit pouvoir être expliquée. L'acheteur doit conserver la capacité de comprendre les critères retenus, les écarts relevés entre offres et les raisons du classement final. Une « boîte noire » incompatible avec l'obligation de motivation fragilise la procédure.

Deuxième point : l'égalité de traitement. Si un outil d'intelligence artificielle est utilisé pour analyser les offres, son paramétrage ne doit pas créer de discrimination injustifiée entre candidats. Les données d'entraînement, les règles de scoring et les seuils d'alerte doivent être maîtrisés, documentés et révisables.

Troisième point : la protection des données. Les DCE, mémoires techniques et annexes financières peuvent contenir des informations sensibles. Leur traitement par un outil d'IA externe soulève des questions de confidentialité, d'hébergement, de sous-traitance et de durée de conservation. Ces sujets doivent être anticipés avant tout déploiement.

Quatrième point : la traçabilité. Conserver les versions des prompts, des sorties générées, des contrôles humains et des décisions finales permet de reconstituer le cheminement de l'analyse. Cette traçabilité protège l'acheteur en cas de recours et améliore la qualité du retour d'expérience interne.

Points de vigilance pour les entreprises candidates

Les soumissionnaires ont intérêt à encadrer l'usage de l'intelligence artificielle dans la préparation de leurs dossiers. Une génération automatisée non contrôlée peut produire des formulations génériques, des références inexactes ou des engagements non tenables. Or, en marchés publics, le contenu déposé engage l'entreprise.

Il est recommandé de distinguer clairement les tâches déléguables à l'IA (relecture formelle, structuration, synthèse) et les tâches réservées à l'expertise humaine (interprétation du CCTP, stratégie de prix, preuves de capacité, engagements d'exécution). Cette répartition limite les erreurs tout en conservant les gains de productivité.

Lorsque le DCE impose des exigences de confidentialité ou de sécurité, l'entreprise doit aussi vérifier si l'outil d'intelligence artificielle utilisé est compatible avec ces contraintes. Déposer dans un outil grand public des éléments couverts par le secret des affaires ou par des clauses de confidentialité peut créer un risque juridique et commercial.

Enfin, la transparence interne compte. Documenter les outils utilisés, former les rédacteurs et instaurer une validation finale humaine avant dépôt sont des réflexes simples, mais déterminants. Ils permettent de tirer parti de l'intelligence artificielle sans compromettre la solidité du pli.

Une méthode prudente pour intégrer l'IA dans la commande publique

La bonne approche n'est ni le refus systématique, ni l'adoption précipitée. Elle consiste à cartographier les usages, à qualifier le niveau de risque, à vérifier les dates d'applicabilité du règlement européen, puis à déployer des contrôles proportionnés. Dans cette trajectoire, l'intelligence artificielle devient un outil d'appui, et non un décideur autonome.

Acheteurs et entreprises ont un intérêt commun : préserver la confiance dans la procédure. Transparence, traçabilité, supervision humaine et respect du Code de la commande publique restent les garde-fous essentiels. Le cadre européen sur l'intelligence artificielle ne remplace pas ces principes ; il les complète en imposant une discipline renforcée dès lors que l'outil influence des décisions sensibles.

En résumé, le règlement (UE) 2024/1689 fixe un référentiel exigeant et progressif. Pour la commande publique française, son articulation avec le Code de la commande publique impose une lecture fine, au cas par cas. Seuls les textes officiels publiés sur EUR-Lex et Légifrance font foi. Toute mise en œuvre concrète d'intelligence artificielle doit s'accompagner d'une relecture juridique adaptée au contexte de la consultation.